•LE
MONDE | 04.03.03 | 13h45
•MIS A JOUR LE 04.03.03 | 17h27
Les brevets européens relèveront de la Cour de justice
européenne
Après
trente ans de dispute, les Européens s'unissent sur une
procédure.
International
Bruxelles de notre bureau européen
Après des années de laborieuses négociations, les Quinze se
sont mis d'accord à l'unanimité, lundi 3 mars à
Bruxelles, pour lancer le brevet communautaire européen.
Les modalités techniques devront encore être rédigées et
les premiers brevets pourraient être déposés d'ici à deux
ans.
Les Européens tentent, depuis plus de trente ans,
d'harmoniser leurs procédures en matière de dépôts de
brevets. En 1973, ils avaient mis en place l'Office
européen des brevets à Munich, dont la procédure comporte
toutefois deux inconvénients majeurs : d'abord, une
fois le brevet européen déposé à Munich, il faut le faire
traduire intégralement dans les langues des Etats dans
lesquels l'inventeur veut que le brevet s'applique, ce qui
fait que son coût est, selon les estimations, deux à cinq
fois supérieur à celui d'un brevet aux Etats-Unis
(10 000 euros selon la Commission) et au Japon
(16 500 euros).
Ensuite, ce sont les tribunaux des Etats membres qui sont
compétents pour juger des litiges. Or ils peuvent avoir des
interprétations contradictoires. En cas de litiges, les
entreprises peuvent être amenées à se battre dans plusieurs
pays à la fois, ce qui entraîne de lourds frais d'avocats.
Le brevet communautaire adopté lundi est censé pallier ces
deux inconvénients. Il prévoit qu'à partir de 2010 ce ne
sont plus les juridictions des Etats membres qui auront à
traiter des litiges - contrefaçon, contestation de
l'invention -, mais la Cour de justice de Luxembourg,
aussi bien en première instance qu'en appel, dont la
jurisprudence s'appliquera dans toute l'Union. Cette
innovation marque une révolution juridique en Europe,
rendue possible par le traité de Nice : c'est la
première fois que la justice européenne aura à trancher des
différends mettant en cause, non plus des Etats ou des
institutions européennes, mais uniquement des personnes
privées, particuliers ou entreprises.
L'ENJEU DES LANGUES
Cette petite révolution n'aura lieu qu'en 2010, à cause
d'un délai demandé par Berlin, sans lequel l'accord
n'aurait pas été possible. Premier marché européen,
l'Allemagne est le pays qui dépose le plus grand nombre de
brevets en Europe et connaît plus de la moitiè des litiges.
Elle a trois tribunaux spécialisés en la matière - contre
un seul en Grande-Bretagne ou en France, avec la cour
d'appel de Paris et ne veut pas perdre emplois et
compétences. Côté français, on cherche à minimiser l'impact
de ce délai : quoi qu'il arrive, les premiers brevets
ne seront pas déposés avant deux ans, et les premiers
litiges ne surviendront guère avant la fin de la décennie.
Le deuxième enjeu est celui des langues.
Le compromis prévoit que la demande de brevet sera déposée
dans une des trois langues de travail de l'office européen
des brevets (Anglais, Allemand, Français), qui se chargera
de la traduire dans les deux autres
langues.
Lorsque le brevet sera octroyé, il ne sera plus nécessaire
de traduire l'intégralité du brevet dans toutes les langues
européennes, mais seulement les trois pages de
"revendications", qui sont le cœur du brevet. Avec
l'élargissement, ces revendications vont cependant devoir
être traduites dans les dix-neuf langues de l'Union, y
compris celle des tout petits marchés comme la Lettonie ou
la Slovénie.
De ce fait, selon les simulations de la Commission, le coût
d'un brevet communautaire sera de 23 000 euros contre
50 000 euros si rien n'était changé. C'est un peu
moins cher que le brevet actuel, que les entreprises - à
l'exception des groupes pharmaceutiques soucieux de se
protéger partout - choisissent de faire appliquer dans huit
pays (Allemagne, Royaume-Uni, France, Italie, Pays-Bas,
Espagne, Suède, Suisse) et qui coûte en moyenne 28 500
euros.
Le vieux brevet européen va continuer d'exister à côté du
brevet communautaire. Il devrait, lui aussi, devenir moins
cher, puisqu'il ne sera plus traduit lui non plus
intégralement. Mais le brevet communautaire aura l'avantage
d'être valable pour le même prix dans toute l'Union élargie
et pas seulement dans les huit économies principales du
Vieux Continent. "On aurait pu faire beaucoup moins cher si
on avait adopté une seule langue, l'anglais. Tout le monde
était d'accord, sauf la France" ,persifle un fonctionnaire
européen.
Arnaud Leparmentier
•ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 05.03.03