INNOVATION
Depuis 1973, tout en insistant sur la nécessité d'aboutir,
les Quinze se déchiraient sur deux aspects, la juridiction
centralisée et le régime linguistique.
(Photo Phanie)
Les Quinze créent le brevet européen
Bruxelles : Pierre Bocev
[04 mars 2003]
Après des années de tergiversations et de débats, les Etats
membres de l'Union européenne sont enfin tombés hier
d'accord pour créer un «brevet communautaire». L'objectif
affiché consiste à en retirer des économies d'échelle et
donc un regain de compétitivité, de la croissance et des
emplois pour l'ensemble du Vieux Continent.
L'Europe, dans ce domaine, revient de loin. Les premiers
efforts pour rentabiliser l'innovation remontent en effet à
1973 et ont donné naissance à l'Office européen des brevets
(OEB) de Munich, une structure à caractère purement
intergouvernemental qui n'est, en fait, qu'une
juxtaposition des situations nationales. La véritable
tentative d'unifier le système et de l'inscrire dans le
cadre communautaire, date de 2000 et d'une proposition de
la Commission.
Depuis, et tout en insistant sur la nécessité d'aboutir,
les Quinze se déchiraient sur deux aspects, la juridiction
centralisée et le régime linguistique. Pour des raisons de
principe dans le cas de Paris qui craignait pour
l'influence de la langue française. Pour des raisons
économiques dans celui de Berlin, car les trois cours
spécialisées allemandes traitent à elles seules les trois
quarts des contentieux européens sur les brevets.
En ce qui concerne la juridiction, le compromis obtenu hier
prévoit la création d'une cour communautaire spécialisée à
Luxembourg. Pour donner son accord, l'Allemagne a obtenu
une période de transition jusqu'en 2010 pendant laquelle
les juridictions nationales demeureront compétentes. Cette
date ne doit sans doute rien au hasard : c'est l'échéance à
laquelle les Quinze se sont promis, dans le «processus de
Lisbonne», d'être devenus la première économie du monde.
La période d'exemption peut néanmoins paraître très longue.
En fait, compte tenu du délai moyen de quatre à six ans
entre le dépôt d'une demande et la délivrance d'un brevet,
les premiers contentieux ne sont guère prévisibles avant
2007 ou 2008.
En matière linguistique, le compromis est complexe et se
fonde sur la situation actuelle à l'OEB de Munich qui ne
connaît que trois langues de travail, l'anglais, le
français et l'allemand. Toute demande de brevet devra être
déposée dans l'une de ces langues,
à charge pour l'OEB de la traduire dans les deux
autres.
Après l'attribution du brevet, la partie technique et
explicative de son contenu (la plus longue) pourra demeurer
dans les trois langues. La partie juridiquement
contraignante en revanche, en général trois pages appelées
«revendication»,
devra être traduite aux frais du demandeur dans toutes les
langues officielles, onze
aujourd'hui et vingt et une après l'élargissement de 2004.
Cette rafale de traductions ne sera toutefois exigée
qu'après un «délai raisonnable», évalué à deux ans: cela
donne un temps d'appréciation au détenteur du brevet pour
voir si le jeu en vaut la chandelle.
A partir de 2010, l'Europe aura donc son nouveau «brevet
communautaire», le «brevet européen» délivré depuis 1973
par l'OEB de Munich qui permet notamment la garantie de la
propriété intellectuelle dans des pays tiers comme la
Suisse et, bien entendu, le «brevet national» valable dans
un seul Etat membre de l'Union.
Une fois formellement adopté, d'ici à quelques mois sans
doute, le règlement devrait conduire à un regain de
compétitivité grâce à la baisse de moitié environ du coût
d'un brevet qui est pour l'instant est de l'ordre de
50 000 euros. Contre 10 000 euros aux
Etats-Unis.